“Dans un monde gouverné par les morts, vivre est un défi de chaque instant. Ce qui, partout, passe pour la réalité procède d’une mise en scène où, vidée de sa substance, la vie n’est plus que la forme qui la représente. Qu’y a-t-il de commun entre le bonheur auquel chacun aspire du fond du coeur et l’image du bonheur consommable que diffuse une information à la solde du marché planétaire?
C’est pourquoi la question “Qui est vivant?” ne prend son sens qu’en raison de celui qui la pose. Ce sens diffère selon que s’interroge un être de chair et de désirs ou un émule de Paul de Tarse – ce gnostique ascétique, inventé par Marcion, avant d’être récupéré par le catholicisme – pour qui, en l’occurence, est vivant celui qui meurt à soi-même pour accéder à la vraie vie, dans l’au-delà.
L’au-delà de la terre, l’au-delà de l’histoire, l’au-delà de la misère du siècle, lorsquele soleil de la croissance économique viendra réchauffer les os de ceux qui se sont sacrifiés pour elle.
Ainsi le salut à venir doit-il se payer au prix fort d’une existence sans attrait, que l’ennui et la peur effilochent jour après jour. Telle est la vie désincarnée qu’exaltent ceux dont l’avoir s’enrichit aux dépens de l’être. Tel est le spectacle parodique du vivant qu’animent les pantins politiques et affairistes qui prétendent parler et agir en notre nom.
Voyez-les minauder et se contorsionner, ces sacerdoces d’une religion de l’argent qui absorbe toutes les autres.
Leurs gesticulations obéissent aux fluctuations boursières. Marchandises à visage humain, ils ne connaissent
d’autres libertés que celles du prix, du profit, du libre-échange. Ils se sont vidés de leurs tripes sur l’autel
de la sainteté financière et appellent à communier, sinon du même côté du moins avec la même crainte et
la même ferveur, ceux qui possèdent l’argent et ceux qui en manquent cruellement; car des uns et des autres,
seule la main froide et distante règle le sort du calcul égoïste.
Ce n’est pourtant là qu’une danse macabre et ridicule à laquelle le plus simple des désirs de vivre refuse
spontanément sa caution. Quiconque éprouve encore en lui une étincelle de vie n’ignore pas quel pouvoir elle a de s’embraser au souffle de l’amour, de l’amitié, d’un bonheur solidaire du bonheur de tous.
La vie authentiquement vécue est incompatible avec l’économie et les systèmes de gestion qui la rentabilisent. L’affection, la jouissance, la créativité, la solidarité se donnent et ne s’échangent pas.
La vie dispose d’une arme absolue contre les entreprises planétaires qui l’exploitent, la polluent, la dévastent : sa gratuité.
Que la liberté vécue révoque inexorablement les libertés oppressives de l’économie!
A l’heure où le capitalisme, misant sur le développement des énergies naturelles, pousse l’outrecuidance jusqu’à vouloir nous vendre le soleil, le vent, l’eau, la force végétale, l’occasion nous est offerte d’affirmer la souveraineté de la vieet de fonder, en menant la lutte pour l’autonomie et l’autogestion, une société qui, pour la première fois dans l’histoire, soit l’expression d’un véritable progrès humain.”
Raoul Vaneigem, “Incompatibilité”, paru dans le recueil “Qui est vivant?”, célébrant les dix ans d’existence des éditions Verticales.
Celles-ci ont, pour l’occasion, demandé aux auteurs Verticaux d’exercer leur style au sujet de cette interrogation : Qui est vivant?
De : “asso. Formika”
Date : 24 mai 2007 08:07:08 HAEC
Objet : qui est vivant?




